Ambrose Bierce (1842 – 1914) est passé à la postérité en tant qu’auteur du Dictionnaire du Diable. Les définitions cyniques et caustiques qu’il renferme résistent à l’épreuve du temps.
Voici quelques articles du Dictionnaire :
ABORIGENES. Personnes de moindre importance qui encombrent les paysages d'un pays nouvellement découvert. Ils cessent rapidement d'encombrer ; ils fertilisent le sol.
ACCOMPLISSEMENT. Mort de l’effort, et naissance du dégoût.
ADMIRATION. Façon polie de reconnaître une ressemblance entre autrui et nous-même.
ALLANT DE SOI. Evident pour nous-même et personne d’autre.
AMNISTIE. Magnanimité d'un pays envers des coupables qu'il serait trop onéreux de sanctionner.
ARDEUR. État particulier de l'amour sans expérience.
ASSISTE. Individu qui compte sur la générosité publique pour un soutien que vous-mêmes n'êtes pas en position de pouvoir obtenir.
AUTOSATISFACTION. Évaluation erronée.
BATAILLE. Manière de défaire avec les dents un noeud politique qui ne veut pas céder avec la langue.
BEAUTE. Pouvoir qui permet à la femme de charmer un amoureux et de terrifier un mari.
BONHEUR. Agréable sensation qui naît de la contemplation de la misère d'autrui.
CADAVRE. Produit fini dont nous sommes la matière première.
CALOMNIER. Attribuer malicieusement à quelqu'un les actions vicieuses que l'on n'a pas eu la tentation ou l'opportunité de commettre soi-même.
CANON. Instrument utilisé dans la rectification des frontières nationales.
CERVEAU. Appareil avec lequel nous pensons que nous pensons.
CHEMIN DE FER. Le plus important des dispositifs mécaniques qui nous permettent de nous déplacer de là où nous sommes à là où nous ne serons pas mieux.
CIEL. Endroit où les méchants cessent de vous assommer avec le bavardage de leurs affaires personnelles, et où les gentils écoutent avec attention tandis que vous exposez les vôtres.
CIRQUE. Endroit où les chevaux, les poneys et les éléphants sont autorisés à voir des hommes, des femmes et des enfants se conduire comme des idiots.
COUARD. Celui qui, dans une situation critique, pense avec ses jambes.
COMESTIBLE. Susceptible d'être mangé et digéré, comme un ver pour un crapaud, un crapaud pour un serpent, un serpent pour un cochon, un cochon pour l'homme et l'homme pour le ver.
COMMISSAIRE-PRISEUR. Individu proclamant avec un marteau qu’il vient de vider une bourse avec sa langue.
CONSOLATION. Lorsque l'on constate qu'un homme meilleur est plus infortuné que soi.
CONSULTER. Rechercher l'approbation d'autrui pour un projet déjà bien arrêté.
CRITIQUES. L'une des nombreuses méthodes qu'affectionnent les imbéciles pour perdre leurs amis.
CYNIQUE. Grossier personnage dont la vision déformée voit les choses comme elles sont, et non comme elles devraient être.
DEBAUCHE. Personne qui s'est mise de si bonne heure à la poursuite du plaisir qu'elle a eu l'infortune de le rattraper.
DESTINEE. Justification du Tyran pour ses crimes, excuse de l'imbécile pour ses échecs.
DEUX FOIS. Une de trop.
EGOÏSTE. Dénué de respect pour l'égoïsme des autres. Personne de goût médiocre, plus intéressée par elle-même que par moi.
ELECTEUR. Celui qui jouit du privilège sacré de voter pour l’homme choisi par un autre.
ÉLOQUENCE. Art de convaincre les imbéciles par la parole de ce que le cheval blanc d'Henri IV est effectivement blanc. Cela inclut le talent de prouver que le cheval blanc est également de n'importe quelle autre couleur.
ÉMANCIPATION. Changement de tutelle de la tyrannie d'autrui au despotisme de soi-même.
ERUDITION. Poussière tombée d’un livre dans un crâne vide.
EXCUSER (S'). Poser les fondations d'une future offense.
FAIRE PLAISIR. Poser les fondations d'une structure de contrainte.
FELICITATIONS. Politesse de la jalousie.
FIDELITE. Vertu particulière de ceux qui sont sur le point d’être trahis.
FOU. Atteint d'un haut degré d'indépendance intellectuelle ; qui ne se conforme pas aux standards de la pensée, de la parole et de l'action, déterminés par des magisters à partir de l'observation d'eux-mêmes ; qui diffère de la majorité ; en résumé, inhabituel. Il est à remarquer que les gens que l'on déclare fous le sont par des autorités qui n'ont pas à apporter la preuve qu'elles sont elles-mêmes parfaitement saines.
HABITUDES. Entraves pour les hommes libres.
IMAGINATION. Entrepôt d'idées dont le poète et le menteur sont copropriétaires.
IMMIGRANT. Individu mal informé qui pense qu'un pays est meilleur qu'un autre.
IMPIETE. Votre irrévérence envers mon dieu.
IMPUNITE. Richesse.
INSURRECTION. Révolution qui a échoué. Tentative infructueuse pour substituer le désordre à un mauvais gouvernement.
JOURNALISTE. Écrivain qui tente de trouver sa voie dans la vérité, et qui la disperse dans une tempête de mots.
KILT. Costume quelquefois porté par les Écossais en Amérique, et par les Américains en Écosse.
LOGIQUE. Art de penser et de raisonner en strict accord avec les limitations et les incapacités de l'humaine incompréhension.
LONGEVITE. Prolongation peu commune de la crainte de la mort.
MARIAGE. État ou condition d'une communauté comportant un maître, une maîtresse et deux esclaves, l'ensemble ne faisant que deux personnes.
MEDIRE. Faire le portrait d'un homme comme il est, quand il n'est pas là
MINISTRE. Personne qui agit avec un grand pouvoir et une faible responsabilité.
NOCES. Cérémonie dans laquelle deux personnes s'engagent à devenir une, une s'engage à devenir rien du tout, et rien ne s'engage à devenir supportable.
OPERA. [...] L'acteur singe l'humain - au moins dans son aspect ; Le chanteur d'opéra singe le singe.
PAIX. Dans les affaires internationales, période de duperie entre deux périodes de combats.
PANTHEISME. Doctrine selon laquelle tout est Dieu, en contradiction formelle avec celle selon laquelle Dieu est tout.
PARESSE. Suspension d'activité tout à fait injustifiée chez un subalterne.
PATIENCE. Forme mineure de désespoir, déguisée en vertu.
PAUVRE. Individu qui avait mis sa confiance dans le soutien de ses amis.
PEINTURE. Art de protéger des surfaces planes contre les intempéries tout en les exposant à la critique.
PHILOSOPHIE. Route comportant de nombreuses voies et qui s'étend de nulle part à rien.
PLAGIER. Emprunter la pensée et le style d'un autre écrivain que l'on a jamais, jamais lu.
PLEBISCITE. Vote populaire destiné à bien établir l'autorité du souverain.
POLITIQUE. Lutte d'intérêts déguisés en débat de grands principes. Conduite d'affaires publiques pour un avantage privé.
PREJUGE. Opinion qui se promène sans moyen visible de transport.
PRESAGE. Signe que quelque chose arrivera si rien ne se passe.
PRIER. Demander que les lois de l'univers soient annulées en faveur d'un unique pétitionnaire, indigne de son propre aveu.
PRIX. Valeur d’un objet, plus une somme raisonnable pour l’usure subie par la conscience en le demandant.
RASEUR. Personne qui vous parle quand vous souhaitez qu'elle écoute.
RECONSIDERER. Chercher une justification pour une décision déjà prise.
RUSE. Ce qui tient lieu de cervelle aux imbéciles.
SPECIALISTE. Celui qui sait tout sur quelque chose et rien sur tout le reste.
SECOURIR. Faire un ingrat.
SEUL. En mauvaise compagnie.
SORCIERE. 1/Horrible et repoussante vieille femme, en perverse activité avec le diable. 2/Belle et attirante jeune personne, dont les perverses activités dépassent le diable.
SYLLOGISME. Formulation logique consistant en une affirmation majeure et une affirmation mineure, et une incohérente.
Proposition Majeure : Soixante hommes peuvent faire un ouvrage en soixante fois moins de temps qu'un seul homme.
Proposition Mineure : Un homme peut creuser un trou pour un poteau en soixante seconde ; donc –
Conclusion : Soixante hommes peuvent creuser un trou pour un poteau en une seconde.
Cela peut prendre le nom de syllogisme arithmétique, dans lequel, en combinant la logique et la mathématique, nous jouissons d'une double certitude et sommes deux fois comblés de bonheur.
TELEPHONE. Invention du Diable qui annule certains des avantages que l’on trouve à tenir à distance une personne désagréable.
TRAVAIL. L'un des processus selon lequel A gagne des biens pour B.
VENERATION. Attitude spirituelle d'un homme à l'égard de Dieu, et d'un chien à l'égard de l'homme
VIEILLESSE. Période de la vie où nous transigeons avec les vices que nous continuons à chérir, tout en repoussant avec horreur ceux que nous n'avons plus la faculté de commettre.
VIOLON. Instrument destiné à chatouiller les oreilles de l’homme par le frottement de la queue d’un cheval sur les boyaux d'un chat.
VOISIN. Personne qu'on nous demande d'aimer comme nous-mêmes, et qui fait tout ce qu'il peut pour nous faire désobéir.
ZELE. Trouble nerveux affectant les êtres jeunes et inexpérimentés.

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